Hayti Philosophie sociologie politique

Le jour où l’ennemi cessera d’exister en Hayti: chronique d’une société qui gagnera enfin sa plus grande bataille, celle de l’intérieur.

Dans quelques années, il n’y aura plus d’ennemis en Hayti. Ni ennemis intérieurs, ni ennemis importés. Plus d’ingérence déguisée en aide, plus de traîtres travestis en élites, plus de divisions savamment entretenues pour affaiblir notre conscience collective. Il n’y aura que des Haytiens debout, lucides, réconciliés avec eux-mêmes et avec leur mission historique.

Cette affirmation peut sembler naïve à ceux qui ont fait du pessimisme une profession, à ceux qui vivent de la désespérance du peuple, à ceux qui ont intérêt à ce qu’Hayti reste un champ de ruines morales et politiques. Pourtant, c’est précisément dans les moments les plus sombres que naissent les visions les plus justes.

Hayti n’a jamais manqué de courage. Elle a manqué de clarté. Clarté sur qui nous sommes. Clarté sur qui sont nos véritables ennemis. Et surtout, clarté sur le fait que l’ennemi le plus durable n’a jamais été l’autre Haytien, mais la division implantée dans nos esprits.

Pendant trop longtemps, on nous a appris à nous méfier les uns des autres. Nord contre Sud. Ville contre campagne. Diaspora contre pays natal. Pauvres contre pauvres. Pendant que nous nous affrontions, d’autres décidaient pour nous. Pendant que nous nous soupçonnions, d’autres nous dépouillaient. Mais cette époque touche à sa fin.

Une nouvelle conscience est en train d’émerger. Silencieuse, profonde, irréversible. Une conscience qui comprend que l’ingérence étrangère ne prospère que là où la division règne. Une conscience qui sait que la trahison n’est possible que lorsque la mémoire collective est faible. Une conscience qui refuse d’être manipulée par la peur, l’ethnicisation des conflits ou la politique de la haine.

Comme le disait Manuel dans Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain:« Il n’y aura plus d’ennemis à Fonds-Rouge. » Cette phrase n’est pas un simple espoir littéraire. C’est un programme politique, moral et spirituel. À Fonds-Rouge, l’ennemi n’était pas l’autre paysan, mais la sécheresse et l’ignorance imposée. La réconciliation n’est venue ni par la force ni par la vengeance, mais par la prise de conscience d’un destin commun.

Hayti est aujourd’hui le Fonds-Rouge à l’échelle nationale.

Notre sécheresse, ce n’est pas seulement le manque d’eau. C’est la pénurie de sens, la famine de vision, l’absence de projet collectif. Et notre source ne viendra ni des chancelleries étrangères ni des solutions importées clé en main. Elle jaillira de notre capacité à nous reconnaître comme un même peuple, porteur d’une même responsabilité historique. Dans quelques années, il n’y aura plus de traîtres, parce qu’il n’y aura plus d’espace pour la trahison. La trahison meurt là où le peuple est éveillé.

Il n’y aura plus d’ingérence, parce qu’un peuple conscient est ingouvernable de l’extérieur. Il n’y aura plus de divisions, parce que la division cesse lorsque la mission est claire. Il y aura simplement des Haytiens conscients. Conscients que 1804 n’était pas une fin, mais un commencement. Conscients que reconstruire Hayti commence par reconstruire l’être haytien. Conscients que notre plus grande révolution à venir n’est ni militaire ni électorale, mais mentale et morale.

Ce jour-là, l’ennemi disparaîtra, non pas parce qu’il aura été vaincu par la violence, mais parce qu’il aura perdu toute prise sur nous. Et alors, comme à Fonds-Rouge, l’eau recommencera à couler.

 

  

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