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Hayti aux Haytiens: quand la lucidité de 1884 condamne la lâcheté d’aujourd’hui.

Il est des voix qui traversent les siècles non pour être admirées, mais pour être obéies. Louis Joseph Janvier est de celles-là. En 1884, il ne parlait pas à une Hayti faible, mais à une Hayti déjà menacée par ce mal chronique que nous appelons aujourd’hui, avec trop de pudeur, la dépendance.

Il arrive un moment dans l’histoire d’un peuple où se taire devient une trahison. Hayti vit ce moment depuis trop longtemps. Et ce silence n’est pas celui du peuple il est celui des élites. Louis Joseph Janvier, dès la fin du XIXᵉ siècle, avait déjà tout dit. Tout prévu. Tout dénoncé. Ce qui se déroule aujourd’hui sous nos yeux n’est pas une crise imprévisible: c’est l’exécution méthodique d’un scénario ancien, écrit par la lâcheté interne et validé par l’arrogance externe.Car il faut le dire sans détour: Hayti n’est pas seulement victime de l’impérialisme; elle est victime de l’abdication de ses propres fils.

Lorsqu’un État cède un morceau de son territoire, ce n’est pas un acte administratif: c’est un acte de suicide politique. La Gonâve, la Tortue, Navase  ces terres ne sont pas de simples espaces géographiques. Elles sont des verrous stratégiques, des symboles vivants de l’indépendance conquise par le sang. Les livrer à des intérêts étrangers, sous forme de concessions, de fermages ou de partenariats douteux, revient à déclarer au monde que nous ne croyons plus en nous-mêmes.

Louis Joseph Janvier parlait déjà de honte. Aujourd’hui, ce n’est plus de la honte: c’est une habitude.On justifie ces abandons au nom de l’incapacité: incapacité à sécuriser, à gérer, à exploiter, à développer. Mais à qui profite ce discours? Certainement pas au paysan haytien. Certainement pas à la nation. Il profite à ceux qui veulent faire passer la dépossession pour une solution, la tutelle pour un progrès, l’humiliation pour une coopération.

LE PLUS GRAND MENSONGE: “HAYTI EST PAUVRE”

Hayti n’est pas pauvre. Hayti est pillée, désorganisée et mentalement sabotée. Janvier l’avait compris avec une lucidité féroce: les capitaux existent, mais ils sont cachés, enterrés, immobilisés par la peur et l’instabilité. Et cette instabilité n’est pas naturelle. Elle est produite, entretenue, instrumentalisée.

On refuse de garantir la paix, puis on affirme que les Haytiens n’investissent pas. On refuse de créer des banques nationales solides, puis on affirme que l’argent manque. On refuse de discipliner l’économie, puis on ouvre grand la porte aux institutions étrangères qui viennent prêter à des conditions humiliantes. C’est un cercle vicieux volontaire.Le véritable crime des élites haytiennes n’est pas l’incompétence. C’est la complicité.

Les “amis d’Hayti”: une longue histoire de prédation

Hayti n’a jamais manqué d’amis autoproclamés. Ils arrivent toujours avec des discours sucrés, des promesses généreuses, des projets clés en main. Janvier les appelait déjà les beaux diseurs. Aujourd’hui, on les appelle ONG, experts internationaux, missions spéciales, partenaires techniques.

Mais le mécanisme reste le même:

On encense le peuple haytien.

On le décrit comme courageux mais incapable.

On propose de “l’aider” en décidant à sa place.

On repart avec les terres, les ressources, l’influence.

Et pendant ce temps, le paysan est exploité, pressuré, puis abandonné.

HAYTI AUX HAYTIENS : UNE DOCTRINE, PAS UN SLOGAN

Il faut être clair: “Hayti aux Haytiens” n’est ni un cri émotionnel ni une formule folklorique. C’est une ligne politique. Une frontière morale. Une exigence historique.

Cela signifie:

que la terre haytienne appartient aux Haytiens,

que ses richesses doivent être exploitées par des Haytiens,

que les concessions ne doivent jamais être transférables à des étrangers,

que quiconque veut profiter durablement d’Hayti doit accepter d’en devenir citoyen, avec devoirs et responsabilités.

 Tout le reste est une escroquerie intellectuelle.

LE PEUPLE HAYTIEN N’A JAMAIS ABDIQUÉ — SEULS SES REPRÉSENTANTS L’ONT FAIT

 À quel moment le peuple haytin ae-t-il déclaré son incapacité à se gouverner? À quel moment a-t-il demandé qu’on pense à sa place, qu’on décide à sa place, qu’on administre sa misère? Jamais.

Nos ancêtres ont créé cette nation sans emprunts, sans FMI, sans banque mondiale, dans des conditions infiniment plus hostiles que celles d’aujourd’hui. Ils ont payé en or, en sueur et en sang le droit de rester debout dans un monde raciste qui ne voulait pas d’eux.Dire aujourd’hui que nous ne pouvons pas faire ce qu’ils ont fait, c’est insulter leur mémoire.

À qui le peuple haïtien a-t-il dit qu’il abdiquait? À qui a-til confié qu’il ne pourrait rien faire par lui-même ? Nos pères, il me semble, ont créé tout seuls la nation haïtienne tout seuls, sans emprunts, ils ont payé de l’or qu’avait produit leurs sueurs le droit de vivre indépendants ; ils nous ont laissé ce coin de terre afin qu’il y eût un endroit dans le globe où l’on ne peut cracher impunément à la face de la race noire. Maintenons les traditions. Puisque nous avons su naître et croître tout seuls, matériellement et intellectuellement, nous pouvons vivre et croître tout seuls, matériellement.Louis Joseph Janvier.

La véritable bataille est mentale.Janvier l’avait compris: c’est par le cerveau que l’homme se conquiert Nous donnons à la France le cerveau de nos enfants. Elle l’ensemence de ses idées. Il suffit. C’est à nous de faire le reste. Et c’est précisément là que Hayti est attaquée. On exporte l’intelligence haytienne, on formate la jeunesse ailleurs, on importe des modèles qui ne correspondent ni à notre histoire ni à notre réalité, puis on s’étonne de l’échec.Une nation qui ne pense pas par elle-même est condamnée à exécuter les projets des autres.

Assez de mendicité. Produisons.  Grandissons.

La radicalité véritable n’est pas dans les discours enflammés. Elle est dans la patience stratégique, dans la production nationale, dans le refus des solutions faciles. Les grandes nations ont attendu. Elles ont consolidé. Elles ont protégé leur sol, leur peuple, leur avenir.

Hayti doit faire de même  même si cela dérange, même si cela fait hurler les “amis”, même si cela coûte à court terme.Il n’y a plus de place pour l’ambiguïté. Soit Hayti décide d’être maîtresse chez elle, soit elle accepte de disparaître lentement sous administration étrangère permanente.

En vérité, Janvier nous tend un miroir. Et ce miroir est cruel. Il nous rappelle que l’avenir n’appartient qu’aux peuples qui savent prévoir, prévenir et agir. Hayti ne manque ni d’intelligence, ni de courage, ni de mémoire. Elle manque de sérieux. Or, être sérieux, pour un peuple, c’est refuser les contrats humiliants, c’est savoir attendre, c’est produire, c’est penser par soi-même.

Tant que cette leçon ne sera pas gravée dans l’âme du paysan, du soldat, du député, du ministre et de l’intellectuel, Hayti continuera d’être administrée comme un échec. Mais le jour où nous comprendrons enfin que la souveraineté n’est pas un héritage passif, mais une conquête permanente, alors nous serons dignes de ceux qui, en 1804 comme en 1884, ont refusé de s’agenouiller.

Hayti le peut. À condition d’avoir le courage de rompre.

 

Ref.HAÏTI AUX HAÏTIENS (1884) Louis Joseph Janvier 1855-1911 Journaliste, romancier, historien et diplomate haïtien

Pierre-Erick Bruny

Je suis un Haytien conscient, libre et fier. Porté par l’amour profond de ma terre sacrée, je refuse d’accepter la fatalité. Je crois que Hayti est un peuple grand, digne, souverain — digne de sa mémoire et de son avenir.Mais pour faire renaître Hayti réellement, il faut d’abord reconstruire l’Homme haytien :un homme affermi dans sa dignité, éclairé par l’éducation, ancré dans la justice, et animé par l’amour de la patrie. Hayti peut, et doit, renaître.

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